En collaboration avec la Maison des arts de Munich, le Kunstmuseum de Berne dévoile jusqu’en septembre de cette année, une partie de la riche et monumentale œuvre de l’artiste plasticien ghanéen le plus coté du continent, El Anatsui.

Un parcours atypique

El Anatsui est originaire du sud-est du Ghana, plus précisément de la ville d’Anyako, dans le département de la Volta. Ce dernier partage sa féconde et plurielle culture Ewée avec le Togo frontalier. Benjamin d’une fratrie de 32 enfants, il hérite en quelque sorte, de la fibre artistique de son père, alors tisserand de pagne kita, vêtement royal du peuple Akan. On décèle en effet une certaine familiarité et d’évidentes similitudes entre les toiles métalliques qui font aujourd’hui le succès de l’artiste, et ce tissu composé de bandes de soie et de coton tissées de façon à créer des motifs vivement colorés.

NL_El_Anatsui_343760_x_007_WEB_S Pour El Anatsui, le Kunstmuseum de Berne se pare de couleurs métalliques
Le sculpteur Ghanéen El Anatsui – © Nancee Lewis – www.nanceelewisphoto.com

Orphelin de père et de mère, El Anatsui a été éduqué par son oncle maternel et fut très tôt attiré par les arts plastiques. L’artiste considère d’ailleurs l’initiation scolaire à l’écriture comme sa première expérience artistique. C’est donc assez logiquement, qu’au terme de son parcours scolaire, il choisit d’étudier les beaux-arts à l’Université des Sciences et Technologies Kwame Nkrumah de Kumasi. Il en ressort avec un diplôme de troisième cycle qui lui ouvre les portes de l’enseignement de la sculpture, d’abord Accra puis à l’Université de la ville de Nsukka, au sud-est du Nigéria. Le jeune professeur d’alors s’y installe en 1975, pour le travail… Il finit par s’y installer définitivement.

Ses années au contact de l’éducation artistique en Afrique le laissent sur sa faim. Ce qu’on enseigne, ce ne sont, à ses yeux, que de pâles répliques des programmes d’études occidentaux. En quête du savoir et de l’authenticité, il fait le choix de sortir des sentiers battus, à la rencontre des « vrais » artistes africains. Et ça paye ! Son escapade dans l’univers des artisans locaux lui permet de développer des techniques de création basées sur l’utilisation des matériaux de son environnement immédiat.

Selon ses propres dires, le but de son art serait de régénérer ces matériaux et de leur donner une nouvelle vie. Un procédé créatif qu’il n’hésite pas à recommander à ses étudiants pour s’affranchir de toute pression financière liée à la recherche de matériaux sophistiqués et coûteux.

Une création en constante évolution

Semblables aux compositions harmoniques d’un chef d’orchestre méticuleux, les célèbres tentures d’El Anatsui nécessitent le travail collectif de nombreux assistant, dont le rôle est d’aplatir des centaines de capsules de bouteilles de liqueur, les percer et les relier entre elles avec des fils de cuivres torsadés. Ces toiles de cuivre qui constituent les pièces maîtresses de l’exposition Triumphant Scale du Kunstmuseum Bern, sont à la fois le symbole de l’héritage de l’artiste et une allégorie de la construction sociale humaine.

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El Anatsui (Ghana), TSIATSIA – à la recherche d’une connexion, 2013,
Aluminium (capsules de bouteilles, plaques d’impression, tôles de toiture) et fil de cuivre,
15.6 x 25 m – © www.octobergallery.co.uk

El Anatsui considère son travail comme une métaphore de la vie, laissant libre cours aux variations et changements à travers le temps. Ses premiers travaux sculpturaux après ses études académiques étaient des tableaux en bois, calqués sur les modèles de présentoirs rudimentaires des commerçants ghanéens.

Ces panneaux de forme circulaire avaient pour source d’inspiration, le mouvement de retour aux sources des artistes ghanéens après l’indépendance du pays. Ce mouvement dénommé Sankofa, (“retourne le chercher”) a occasionné, chez El Anatsui, une profonde réorientation artistique vers ses valeurs endogènes. Ainsi, cette première série d’œuvres lui a permis d’associer remarquablement le marquage au fer chauffé et la sculpture traditionnelle.

L’artiste ghanéen s’essayera ensuite à la sculpture de bois massif à la tronçonneuse. Pour lui, cet outil de travail incarne l’altération profonde et agressive des cultures autochtones d’Afrique noire par les colons. El Anatsui estime en effet que les frontières établies par les puissances coloniales entre les pays africains ne tiennent pas compte des réalités culturelles des peuples. Il les assimile aux lignes droites tracées facilement dans le bois par la tronçonneuse.

En travaillant à la tronçonneuse pendant plusieurs années, l’artiste acquiert une certaine dextérité dans le maniement de l’outil. Au point d’en faire naître, dans les années 1990, une majestueuse sculpture autoportante baptisée Erosion. Selon l’auteur, cette création représente la dégradation de la culture africaine par les occidentaux, et les répercussions économiques qui vont avec.

En dehors de la sculpture à la tronçonneuse, El Anatsui a également travaillé sur des tableaux en reliefs confectionnés dans du bois tropical, à l’aide des méthodes de gravures ancestrales des peuples africains du Cameroun, de la Sierra Leone et du Nigéria. En utilisant d’autres instruments comme la scie à trous, la scie à ruban et la fraiseuse, le plasticien a réussi à imprimer dans ses créations, un pan de l’identité culturelle du continent.

El Anatsui : une œuvre très diversifiée

Après le bois utilisé comme matériau de sculpture, El Anatsui, véritable fan d’objets insolites, n’hésite pas à ramasser, dans le sol poussiéreux de sa terre d’adoption, des milliers de bouchons de bouteilles d’alcool pour en faire des tentures en métal très prisées. Cette transition du bois vers le métal, marque un tournant décisif dans l’œuvre de l’artiste.

Dans un premier temps, le sculpteur essaye plusieurs techniques d’utilisation de matériaux de récupération, notamment les pots d’argile cassés. Il faut en effet savoir que dans certaines cultures africaines, les vases d’argiles brisés possèdent plus de fonctions que le vase initial inaltéré. Pour El Anatsui, ces rebuts ont une grande valeur artistique.

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Le plasticien s’est ensuite rendu compte qu’il pouvait utiliser les bouchons à vis servant de couvercle aux boissons alcoolisées. Il suffit de les aplatir, puis de les assembler avec des fils de cuivre afin d’augmenter considérablement la taille d’une sculpture. Ces capsules lui offrent d’énormes possibilités d’agencement des formes, des couleurs et des surfaces, conférant à ses toiles un pouvoir d’expression quasi illimité.

AGBA-940x1024 Pour El Anatsui, le Kunstmuseum de Berne se pare de couleurs métalliques
El Anatsui (Ghana), AG+BA, 2014, Aluminium, fil de cuivre et corde de nylon,
15.6 x 25 m – © www.octobergallery.co.uk

El Anatsui considère par ailleurs que les capsules utilisées pour ses toiles géantes en métal transportent toute l’histoire et les connexions immatérielles des personnes qui les ont touchées. Il ne s’agit donc pas d’un simple travail de recyclage écologique. L’artiste ghanéen explore les multiples possibilités offertes par les matériaux récupérés ainsi que toutes leurs énergies. Une fois retravaillés ces matériaux incarnent selon lui, les phases de la vie : la naissance, la mort, la renaissance.

Un artiste qui a la cote

Affectueusement appelé El par son entourage, Anatsui, est aujourd’hui considéré comme un sage. C’est aussi l’un des artistes africains les plus cotés de la planète depuis quelques années ; ses œuvres faisant partie des plus prestigieuses collections à l’échelle mondiale. Elles sont aujourd’hui évaluées et commercialisées au-delà du million de dollars.

À ses premiers pas dans l’univers artistique de la sculpture, El Anatsui ne possédait qu’un seul assistant. Aujourd’hui ils sont plusieurs dizaines à participer à la naissance de ses œuvres. Il prévoit de s’établir sous peu dans son pays d’origine, le Ghana, ainsi qu’aux États-Unis.


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