L’exposition de Sammy Baloji présentée au Goldsmiths CCA jusqu’au 12 janvier 2025 invite à une immersion au cœur des strates complexes de l’histoire coloniale et de ses prolongements contemporains. Artiste d’origine congolaise, Sammy Baloji déploie ici un récit visuel et conceptuel fascinant, croisant architecture tropicale, extraction des ressources naturelles, écologie et réminiscences de l’Art nouveau belge.
Une exposition entre mémoire et modernité
L’exposition comprend deux nouvelles commandes ainsi que des œuvres récentes présentées pour la première fois au Royaume-Uni. Elle explore les multiples facettes des recherches artistiques de Sammy Baloji, mettant en lumière des thèmes comme le changement climatique, l’extraction des ressources et les vestiges du colonialisme.

Au premier étage, le film Aequare. The Future That Never Was (2023) plonge le visiteur dans la forêt tropicale autour de Yangambi. Deuxième plus grande forêt tropicale au monde, cette région du Congo joue un rôle central dans la régénération de l’atmosphère planétaire. Toutefois, Baloji révèle comment cet écosystème vital est compromis par les réseaux impériaux et les déséquilibres qu’ils perpétuent. Le film juxtapose des images d’archives coloniales d’un centre d’études climatiques avec des prises de vue contemporaines, accompagnées d’une bande sonore immersive. Ce montage offre une critique acerbe de la science au service du capitalisme et du colonialisme.
Entre extraction et esthétique : une vision critique
Une commande inédite traite de la relation entre l’extraction des ressources et l’Art nouveau belge, aussi appelé à l’époque « Style Congo ». Ce mouvement artistique intégrait des motifs et des matériaux congolais, témoignant des dynamiques d’appropriation culturelle et économique. Cette installation met en dialogue les pratiques esthétiques de l’époque avec leur impact matériel sur le territoire congolais.
L’installation …and to those North Sea waves whispering sunken stories (II) présente un terrarium contenant des plantes tropicales accompagné d’un enregistrement audio de la voix d’Albert Kudjabo, un soldat congolais capturé durant la Première Guerre mondiale. Ce dispositif matérialise les échos d’une histoire souvent éclipsée par les récits européens dominants.
Katanga : au cœur des recherches de Sammy Baloji
Les galeries du sous-sol exposent des travaux clés sur le patrimoine culturel, architectural et industriel du Katanga, une région riche en ressources naturelles mais marquée par l’exploitation.
Avec Shinkolobwe’s Abstraction (2022), une série de 15 sérigraphies, Baloji transforme des études géologiques en formes abstraites colorées superposées à des images d’explosions nucléaires. Ce travail révèle comment la mine de Shinkolobwe, principale source mondiale d’uranium, a été un enjeu stratégique pour les grandes puissances durant la guerre froide.
Tales of the Copper Cross Garden (2017), une vidéo de 43 minutes, explore les liens entre le colonialisme, l’église catholique et la culture locale du Katanga. Baloji décrit comment les missionnaires, tout en exploitant le cuivre local, tentaient de s’approprier les âmes des enfants du chœur, symbolisées par les croix de cuivre tenues devant leur cœur.
Sammy Baloji : un artiste et un historien visuel
Depuis 2005, Sammy Baloji déploie une pratique artistique qui explore la mémoire et l’histoire de la République démocratique du Congo.
Le travail de Baloji s’appuie sur des archives photographiques, qu’il manipule pour juxtaposer les narrations coloniales du passé avec les dynamiques impérialistes contemporaines. Cette approche met en lumière les mécanismes par lesquels les clichés culturels continuent de façonner les mémoires collectives et d’alimenter les rapports de pouvoir actuels.
Pour Sammy Baloji, l’étude du colonialisme ne relève pas de la nostalgie ou d’une exploration du passé figé. Au contraire, il s’intéresse à la manière dont ce système se perpétue sous des formes nouvelles. Sammy Baloji a reçu de nombreuses distinctions, notamment le titre de Chevalier des Arts et des Lettres et le soutien de programmes prestigieux comme la Rolex Mentor and Protégé Arts Initiative. Il est également cofondateur des Rencontres Picha/Biennale de Lubumbashi, un événement qui témoigne de son engagement envers la scène artistique congolaise.
Son travail a été exposé dans des institutions et événements prestigieux à travers le monde, notamment la Biennale de São Paulo (2023), la Biennale de Sharjah (2023) et la documenta 14 (2017). Ces expositions confirment son statut de figure incontournable de l’art contemporain africain.
L’exposition de Sammy Bolodji au Goldsmiths CCA est une invitation à réfléchir aux dynamiques de pouvoir qui ont marqué le passé colonial et qui continuent d’influencer le présent. Par ses installations immersives et ses récits visuels complexes, Sammy Baloji ne se contente pas de revisiter l’histoire : il propose une critique engagée et contemporaine des systèmes qui structurent nos sociétés.