Depuis le 10 janvier, la Fondation Zinsou accueille au Musée de Ouidah une exposition exceptionnelle d’une vingtaine d’œuvres de Jérémy Demester. « Gros Câlin » est une ode à la vie, une représentation du lien entre les mondes visible et invisible, un voyage dans la perception du Vodoun par l’artiste. L’ensemble des œuvres a été réalisé à Ouidah, où Jérémy Demester vit désormais.

L'exposition « Gros Câlin » de Jérémy Demester au Musée de la Fondation Zinsou à Ouidah

« Gros Câlin » décrypté

La première chose qui frappe lorsqu’on découvre les œuvres de l’exposition, c’est ce maelström de couleurs qui vous transporte. L’œuvre picturale de Jérémy Demester s’attache à recomposer un langage de formes sensibles et simples dont on devine la substance profondément humaine et les gestes instinctifs à l’instar de ces représentations composites que sont les fétiches. Objet, image, animal, ou personne ; le fétiche est un vecteur de création par le procédé d’abstraction progressive de lui-même. Pour l’artiste : « la construction d’un fétiche n’est pas seulement la part des cultes endogènes du Bénin, elle est présente dans toutes les civilisations », et c’est pour lui « la clef de l’intégration et de l’intellection de l’invisible dans le visible en un même objet ». Œuvre après œuvre, le visiteur se sent emporté dans un voyage en lui-même, se questionne sur son lien avec la nature et les esprits.

« Gros Câlin », c’est d’abord le titre d’un roman de Romain Gary (Emile Ajar) dont le protagoniste est un homme, victime d’une société trop individualiste qui ne trouve l’amour chez personne d’autre qu’un python. Le python, faut-il le rappeler, est un animal sacré à Ouidah. Le lien était trop évident pour ne pas se voir et Jérémy Demester ne l’a que trop bien saisi. Avec Gros Câlin, c’est la place que nous occupons dans le monde qui est remise en question. Un monde qui perd ses racines, qui oublie l’invisible, pourtant si présent au quotidien. Plusieurs autres œuvres littéraires viendront servir d’émulation à l’artiste pour nous offrir les tableaux et sculptures qui composent l’exposition.


Art et sacré : les indissociables de Jérémy Demester

L’œuvre de Jérémy Demester est essentiellement basé sur la spiritualité, le sacré. Le peintre sonde l’expérience à travers l’intuition. Elle est son guide, favorise l’étonnement à l’assurance et pousse l’artiste à approcher l’impossible. Jérémy décrira lui-même son processus de création selon trois étapes. D’abord, il invite la peinture sur la toile à travers « le temple ». Cette étape est un travail très simple, minimaliste définit l’architecture de l’œuvre. Ensuite vient « la monstra », ce moment, selon l’artiste, où la peinture est d’une difficulté absolue. C’est ce noir sidéral qu’on ne peut pas atteindre. C’est un tout petit peu le labyrinthe du cerveau, quelque chose qui doit être absolument vaincu. A cette étape, le peintre révèle qu’il ne peut absolument pas laisser voir l’œuvre. Lorsqu’enfin, la peinture marche par elle-même et que ce n’est plus lui (Jérémy, ndlr) mais sa main qui peint, il considère être passé à « l’astra ». C’est là que la peinture prend son dernier tournant pour enfin se rendre au public.

On se rend compte dans cette description de toute la dimension spirituelle que l’artiste donne à son travail. C’est l’œuvre qui le guide, qui prend la place qui lui est due. Quand on analyse les divers travaux de l’artiste, on est encore plus confronté à son rapport avec la spiritualité, à travers les représentations qu’il fait de sa compréhension de la vie, du passé, des coutumes et cultures. Le jeune peintre ne poursuit pas un chemin pavé d’anecdotes mais cherche les chemins au travers de la véritable essence de la réalité. Son travail apparait pluriel, hétérogène et changeant.


De la France à Ouidah

Né en France en 1988, Jérémy Demester est diplômé de l’école supérieure d’art des Rocailles à Biarritz et de l’école nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris où il a obtenu les félicitations du jury et le Prix des Amis des Beaux-Arts en 2015. Il a participé à des expositions de groupe comme « Ciel d’éther » à la fondation Brownstone à Paris, « Minéral » à la Galerie Max Hetzler à Paris en 2015 et « Demester/Deprez/Föll/Grosvenor/Simon » à la Galerie Max Hetzler à Berlin en 2016. Son travail a également fait l’objet d’expositions personnelles : « Empora » à l’ENSBA, Paris en 2014, « Original Zeke » à la fondation Zinsou à Cotonou, Bénin en 2015, ou encore dans la project room de la Galerie Art & Essai de l’Université de Rennes II.

Il y a donc cinq ans, dans le cadre d’une résidence à la Fondation Zinsou, Jérémy Demester mettait le pied pour la première fois à Ouidah. Après avoir rassemblé et étudié de nombreux mythes oraux de la communauté tzigane, il entreprend ce voyage vers le berceau du Vaudou afin de comprendre quels sont les liens de la puissance imaginative qui relient les sociétés Vodoun et les peuples de voyageurs. C’est un véritable coup de foudre qui a lieu et, après l’exposition OUIDAH en 2020 à la Galerie Max Hetzler qui rassemble les œuvres créées pendant la résidence, il revient s’installer définitivement au Bénin, son pays de cœur et d’adoption. « Gros Câlin» est la cristallisation de cet amour si particulier pour Ouidah. L’exposition assemble et ordonne les visions d’un peintre qui place son intuition au centre de son œuvre, considérant cette faculté comme une technologie mentale que l’homme moderne est à peine en train d’expérimenter.

L’artiste participe par ailleurs jusqu’en avril 2021 à une exposition collective, « Resonances », à la fondation Opale à Lens.


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